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Ils ont connus Eric

photo de Petipas Gérard

Petipas Gérard

Juin 1966 à bord de Pen Duick II par Gérard Petipas.

Midi approche, le soleil sera bientôt au zenith, l’heure de la méridienne va sonner !
Il est temps de préparer le chrono et de sortir le sextant de sa boite. Dehors grand soleil, mer peu agitée et horizon bien net tout est réuni pour une belle observation.
Eric est à la barre, Pen Duick a sorti toute sa garde robe : artimon, grand voile et les deux spi un sur le mat d’artimon et l’autre sur le grand mat. Pas un bateau en vue on aura les positions plustard, lors de la vacation de 16h.
Cette fois c’est l’heure  je m’installe bien calé dans la descente et amène le soleil sur l’horizon il monte encore un peu . Un dernier réglage pour bien faire tangenter l’image du soleil et l’horizon  et tout à coup tout disparait plus de soleil dans mon sextant  Pen Duick vient d’effectuer un demi-tour
Surpris et furieux je me retourne vers le barreur et vois Eric tourné vers l’arriere . Il fait passer la barre d’un bord à l’autre sans aucun  effet sur le cap du bateau.
Je me cale pour protéger mon sextant, Eric se retourne et calmement me dit «  on n’a plus de barre »
Je descends les trois échelons de l’échelle , regards interrogateurs  des équipiers qui somnolaient dans leur bannette.
« Tout le monde en haut on a perdu le gouvernail » je range mon sextant et les suit sur le pont. Tout le monde s’affaire  pour amener les voiles, avant qu’elles ne se déchirent.
Eric est debout dans le cockpit les bras croisés , cela dure une minute peut être deux et puis action !
« Philippe tu amènes le tangon de spi, Michel monte la boite à outils, Jurgen sort les planchers du carré, Gérard calcule moi la distance de la terre la plus proche   »
Je regarde ma montre il y a cinq minutes nous étions en course vers Copenhague et nous voila sans gouvernail au beau milieu de l’atlantique .
La haut tout le monde s’affaire, sans un mot. De ma table à carte ou je suis lancé dans mes calculs de distances  j’ai une impression  de grand calme ; le bateau est stoppé et roule un peu ; Eric est en train de clouer les planchers et de ligaturer le tangon pour nous faire un aviron de queue qui sera notre gouvernail de fortune.
Ce qui est frappant c’est le calme de l’équipage. En fait en regardant faire Eric on a l’impression qu’il a déjà vécu cette situation et qu’il sait parfaitement quoi faire que la situation n’a rien de dramatique d’où la sérénité de tous.
L’aviron de queue est paré , il faut maintenant  le fixer sur le tableau arrière et faire les essais.
On renvoie la trinquette et la grand voile avec un ris. On peut faire route et garder un cap.
A mon tour je donne à Eric les différentes distances de la terre, Les Bermudes que nous avons quittées il y a 4 jours, les Açores  cap au Sud Est avec des vents portants mais sans grand intérêt car nous serons toujours au milieu de l’atlantique  en avarie de gouvernail et sans argent pour réparer dans un chantier. Reste Halifax  cap au nord cela nous rapproche de notre route.
Cap sur Halifax on remet de la toile et en route. Tant que la vitesse ne dépasse pas 5ou 6 nœuds on arrive à gouverner sans trop de mal au dela il faut être deux sur le tangon sur lequel on a gréé une planche qui permet de tenir la pelle verticale. Les heures de barre sont de plus en plus pénibles d’autant que plus on gagne vers le nord plus le temps est chagrin  humidité, brume et vent debout .
Quelques jours avant d’arriver Eric me demande la distance pour St Pierre et Miquelon. « Au moins la ,nous dit il, on parle français !! »
En fait cette destination plait à tout le monde,  StPierre et Miquelon  c’est la pêche à la morue, les terre-neuvas, Pierre Loti ou Jack London…un morceau d’imaginaire.
Cap sur St Pierre c’est pratiquement le même cap et la même distance et dans les deux cas nous n’avons aucune carte ni instructions nautiques juste le livre des feux de l’Atlantique Nord.
Je propose à Eric de reconstituer la carte des approches de St Pierre. Pour ce faire nous prenons une carte de Belle –ile qui est à la même latitude que St Pierre. Nous reportons toutes les indications du livre des feux : phares , tourelles, bouées de chenal. L’ennui c’est que l’on ne sait pas ou est le haut fond , le caillou ou la terre par rapport aux points du livre des feux portés sur « notre » carte au nord ? au sud ? à l’ouest ? à l’est ? et le tout dans une brume à couper au couteau qui ne nous a pas quittée depuis 5 jours d’où une navigation à l’estime, la fiabilité du gonio m’ayant toujours laisssé perplexe sauf en homing. Heureusement nous avons un bon sondeur.
Avantage de la brume les sons portent bien et l’on entend la corne de brume du phare de Galantry et la cloche d’une bouée qui se rapproche vite bien qu’Eric ait fait réduire la toile . En fait on ne voit pas  la bouée mais une tourelle dont le signal deux cônes pointes en bas est complétement  tordu on approche doucement Eric à la barre, Michel à l’avant , Philippe au milieu et moi à la table à carte l’œil rivé sur le sondeur. On emprunte un chenal qui, nous le saurons quelques heures plus tard , est abandonné parce que dangereux.
On avance doucement, les fonds montent et brusquement sort de la brume une digue constituée d’enrochements et sur ces cailloux deux gamins qui pêchent. L’un des deux voyant ce bateau noir sortir de la brume laisse tomber sa ligne et s’enfuit l’autre regarde incrédule ce bateau sorti de nulle part. On le hèle et on lui demande ou est l’entrée du port il tend son bras vers la droite Eric prend donc cette direction , notre guide disparait ,happé par la brume, et nous on essaie de suivre la jetée sans s’éloigner de façon à ne pas rater l’entrée.
Voila l’extrémité du môle, on s’engage dans ce que l’on pense être la passe. On entend des bruits et des voix et tout à coup devant nous une barge avec des ouvriers à bord. Deux sont dans un doris et nous voyant ils rament vers nous. Arrivés prés du bord ils découvrent qu’il s’agit de Pen Duick et ils reconnaissent Eric . Du coup ils repartent à force rames vers leurs collègues et l’on entend «  C’est pas des Canadiens c’est Tabarly sur son Pen Duick »
Succés assuré 2, 3, 4 doris nous rejoignent et nous guident vers le fond du port et le quai qui nous accueille ;Le «  voyage » est terminé .L’accueil des St Pierrais sera extraordinaire et ce pendant les 5 jours et 5 nuits que dureront cette inoubliable escale.



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Croyère Antoine

Je voudrais, à travers ce court témoignage, évoquer ce qui fut pour moi l’un des traits de caractère d’Eric les plus marquants et les plus riches d’enseignement, la maîtrise de soi.

Nous étions début octobre 1973. J’avais eu le haut privilège de faire partie de l’équipage de Pen Duick VI pour la première Whitbread.

Cela faisait plus de trois semaines que nous avions quitté Portsmouth. Nous nous rapprochions du Tropique du Capricorne, soit une vingtaine de degrés de latitude sud et nos plus proches concurrents se trouvaient à plusieurs jours derrière nous. Le bateau était au près serré dans 35 Nœuds établis, plutôt surtoilé comme Eric aimait toujours naviguer. La mer était dure et Pen Duick tapait méchamment.

Nous venions de changer de quart… et soudain, c’était peu après minuit, le bateau, qui accusait une gite respectable, se redressa très brutalement. Chacun à bord comprit immédiatement ce qu’il venait de se produire.

Pour Eric, ce démâtage était une vraie catastrophe… Il s’était tellement investi dans ce projet et il était criblé de dettes à cause de Pen Duick VI.

Et pourtant, là où on aurait compris qu’Eric réagisse en tapant du pied, en hurlant ou en se prostrant comme l’aurait fait la plupart des skippers, il organisa calmement les opérations de largage du mat et de mise en place d’un gréement de fortune avant de regagner la table à carte pour étudier la meilleure route à faire et annoncer notre fortune de mer à la BLU et en morse…

Je pourrais aussi évoquer un autre aspect de la personnalité d’Eric : il n’était pas rare, par suite de la maladresse de l’un d’entre nous, qu’une manœuvre soit loupée entraînant par exemple la déchirure d’un spi. Alors Eric lâchait en général « oh, merde alors, les gars faut faire gaffe… ! », mais en ne s’en prenant jamais directement au fautif… Jamais il n’a pris un équipier pour bouc émissaire ; jamais il n’a humilié l’un d’entre nous.

Une telle maîtrise de soi a été, pour le jeune équipier que j’étais alors, une belle leçon de vie qui m’a bien aidé lorsque je me suis moi-même retrouvé face à des responsabilités professionnelles dans des situations délicates.

Antoine Croyère, équipier sur Pen Duick VI de juillet 1973 à juin 1974



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1953 ou 1954, à Kouribga (Maroc), pendant les dimanches, alors que je n’avais que faire, Eric passait des Heures – sans parler – à construire de toutes pièces des doris – longueur 2 cm – et un ensemble de vergues pour un thonier dont je n’ai pu voir la fin. Très patient je suis resté longtemps derrière lui à observer la minutie de son travail et son calme. Il me savait derrière lui et j’imagine aujourd’hui son petit sourire.

J’ose avouer que son silence et son calme arrivait presque à m’énerver. Il savait pourtant rire, mais jamais pendant qu’il faisait son travail : RESPECT MR TABARLY

Jean-Louis POIGT



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Alors voilà, je vais essayer de résumer la belle histoire qui m'a été offerte et la chance d'avoir pu connaitre et naviguer pendant plusieurs années avec Eric, inaltérables souvenirs qui marquent une vie.
Tout a commencé au départ de la route du Rhum 90 à St Malo où nous étions avec quelques bons copains: temps de chien, nous obligeant à nous réfugier au bistrot du coin pour nous réchauffer grâce à quelques bières.... nous avions 22 ans !
A la table voisine, nous faisons la connaissance de la nièce d'Eric (Charlotte) et la discussion nous amène naturellement à parler ....d'Eric ! Nous apprenons alors qu'il recherche régulièrement des équipiers pour des croisières sur Pen Duick et récupérons son numéro de téléphone.
Quelques temps plus tard, je prends mon courage à 2 mains et l'appelle chez lui à Gousnac'h: 1er choc, je tombe directement sur Eric qui me propose de but en blanc de le rejoindre pour une croisière d'une semaine en Juin à bord de Pen Duick, sans aucune question concernant notre expérience maritime !
Rendez-vous est pris et c'est les jambes chancelantes, les mains moites et tremblantes que nous débarquons avec un de mes amis chez lui : 2ème choc, 1er regard, 1ère et ferme poignée de mains qui scellera notre amitié. Nous embarquons rapidement sur Pen Duick et à peine le ponton quitté Eric nous demande de prendre la barre, ce que je fais après un rapide échange de regard avec mon copain.
Aussitôt Eric hisse seul tout dessus et nous descendons l'Odet, destination inconnue !
Pendant 2 jours, en l'absence de tout ordre, nous l'observerons manier le gréement aurique, nous décidant timidement à l'imiter et tenter de l'aider dans les manœuvres.
Petit à petit, nous sommes entrés dans notre rôle d'équipier, chacun trouvant ces marques...
Nous ferons ainsi le tour de Bretagne, et au moment du retour et des remerciements, je lui propose mes services....s'il pouvait en avoir besoin !
3ème choc, Eric m'a rappelé régulièrement pour de nombreuses croisières, en Bretagne, aux Anglo-Normandes, en Cornouaille anglaise,  pour rallier les Açores à l'occasion de la 1ère édition de la route des Hortensias en 92, sur Pen Duick VI aux Antilles pour une croisière familiale en 98.... Bref nous étions devenus amis et je faisais parti du noyau dur des chanceux équipiers de Pen Duick.
Bien entendu, toutes ces navigations regorgent d'anecdotes et de fabuleux souvenirs, au hasard desquels:
en croisière, nous ne savions jamais le matin où nous partions .....Car je crois qu'Eric ne le savait pas lui-même ! Nous jouions le jeu, ne posant jamais la question, excités par la découverte et ce sentiment de liberté profonde.
Liberté et ses dérivés tolérance et confiance, des mots  qui le représentaient parfaitement, tant dans le langage, les échanges que dans la vie à bord: aux escales, chacun faisait ce qu'il voulait, il suffisait d'être là à l'heure du départ sinon le Capitaine appareillait sans sommations ! Ainsi aux Açores nous sommes rentrés à bord de justesse après une nuit blanche et arrosée pour rentrer à Concarneau...
Nous avons ensuite connu un bon coup de vent, magnifique, où nous avons cassé la bôme, aussitôt réparée par Eric par un brélage magistral avant de gréer la petite GV suédoise.
C'est aussi le souvenir de la sous barbe cassée au départ pour les Açores par une collision avec le zodiac de journalistes par 30 nœuds de vent, les malheureux finissant à l'eau et récupérés à bord, puis d'une bastaque cassée le lendemain nous obligeant à relâcher à la Corogne...
Souvenir des belles revues Nautiques qu'il jetait à la mer en demandant: quelqu'un voulait le lire ?
Souvenir d'un échouage (volontaire ?) au fond de la rivière de Falmouth et d'une nuit passée à la gite dans la vase à chanter et boire du Rhum...
Souvenir de rase cailloux, sans GPS dans le brouillard, dans les Heaux de Bréhat, aux Minquiers où à Belle-Ile...
Souvenir du riz au lait à la confiture de cerises, seule préparation culinaire qu'Eric s'autorisait parfois, le reste étant à charge des équipiers !
Souvenir du rituel Châteauneuf du Pape au goulot (Eric ne buvait pas d'eau..), de son quart de Camembert, des Ti-punch biquotidiens préparés par Jacqueline aux Grenadines
Souvenirs de longues ballades à pied à chaque escales, toujours loin des sentiers touristiques
Souvenirs de festivités où Eric chantait sans cesse et échangeait avec tous, de soirées et de discussions prolongées, bien loin de l'image de taiseux dont on a voulu l'affubler... . Eric discutait au contraire pendant des heures, pour peu que le sujet l'intéressait, obéissant probablement à sa règle de "no contraintes", qu'il partageait si bien, sauf bien sur quand il s'agissait du bien du bateau (entretien etc...)
Souvenir d'une "gueulante" dans un port de Loire Atlantique (dont je tairais le nom par courtoisie) où l'employé zélé du port avait voulu lui faire payer la place et les douches.
Souvenir de l'avoir vu glisser du bout-dehors et l'aider à remonter à l'arrière du bateau...
Souvenir d'un physique impressionnant et de le regarder assis nu sur le pont, la tête en l'air, à regarder son bateau et ses voiles pendant des heures en chantant.
Souvenir de son bonheur et sa complicité partagés avec Jacqueline, Marie, Anne, Jules, en famille et que j'ai eu la chance de partager aussi...
Souvenir de toutes les personnes et les copains rencontrés à bord et revus ou croisés plus tard au gré d'autres escales..
Souvenir d'un bateau fantastique, de sensations magiques, tant dans le regard qu'à la barre comme ses 3 jours consécutifs à plus de 200 Milles par jour, toujours tout dessus et les 2 mains sur la barre tant elle devenait dure à tenir...
Souvenir de journées et nuits passées seul à bord au ponton, parfois à faire le guide pour les passants sur les pontons...
Souvenir de la 1ère nuit sur Pen Duick VI quelques heures après le départ de Fort de France, où Eric m'a confié le 1er quart pour aller se coucher: nous filions tout dessus à 11-13 nds dans l'alizé soutenu, nous n'étions plus que 2 sur le pont, moi à la barre, avec une ses amies qui n'y connaissait pas grand chose à la voile, autant dire que je n'étais pas fier mais quel pied et quel témoignage de confiance à nouveau: tout Eric !
Souvenir de son instinct lorsqu'il réduisait la toile alors que rien dans le ciel ne s'annonçait et qu'irrémédiablement, peu de temps après, le vent forcissait...
Enfin, triste souvenir, lorsque dans la nuit du 12 au 13 Juin 1998 j'ai perdu un véritable copain et celui qui restera à jamais pour moi comme pour tant d'autres, un guide spirituel.

Voilà, c'est surement un peu long bien que très incomplet, ces anecdotes jaillissant au fil de mes souvenirs, mais ça te permettra peut-être d'alimenter la mémoire collective que tu t'efforces de soutenir avec l'ensemble de l'association et je vous remercie encore pour ce formidable travail.

Bien entendu, tu pourras transmettre ces lignes à Jacqueline à qui j'ai écrit récemment et que je regrette de n'avoir pas croisé au Salon.
J'espère qu'on aura à nouveau tous l'occasion de se rencontrer, probablement par l'association.

Bien amicalement,

Xavier



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Comment j’ai connu Tabarly

En 1961, je débarque, jeune aspirant de Marine de réserve, à Cherbourg. Parisien ignorant, je découvre la voile dans la rade avec les modestes Snipe du club nautique de la Marine.

On y parle (très peu) d’un hurluberlu inconnu, second d’un dragueur, qui n’inspire guère confiance car cet athlète sort, avec un cotre du temps jadis, quand les autres rentrent… justement parce qu’il y a du vent. C’est Tabarly.

Il accepte à son bord, dit-on, tout équipier de bonne volonté. Mais les amateurs ne se bousculent pas et il sort souvent seul. Je n’ai donc pas d’efforts à faire pour devenir son équipier, malgré mon inexpérience, de juillet à Novembre 1961.

C’est ainsi qu’il lui arrive, quand son dragueur est au port, de passer me prendre au dégagé (16.30) sur sa moto qui crache des étincelles sur les pavés cherbourgeois, pour aller passer la nuit en mer, revenant au petit matin pour l’appel, si le vent le permet car Pen Duick n’a pas de moteur et les courants sont forts. Il a d’ailleurs, dit-il, prévenu son commandant que « dans la marine à voiles, il n’y a pas d’horaires ».

Les week-ends, nous briquons la Manche, faisant escale en Angleterre ou aux anglo-normandes.

C’est ainsi que nous appareillons, pour le week-end du 11 novembre 1961, par un temps idéal pour la voile : 25 nœuds, se renforçant. Escale tranquille à Jersey et nous prenons le chemin du retour.

En débouchant hors de l’abri de l’île, la tempête de nordet, mal annoncée, nous assaille.Le bateau navigue « comme un poisson » dans une mer magnifique, quand cède la bastaque tribord. Obligés de réduire et de relâcher, nous entrons par nuit noire dans St Pierre Port à Guernesey dans des conditions inquiétantes : 75 nœuds de vent (le bateau-feu Goodwin sands a chassé cette nuit- là sur ses ancres),  grand voile coincée à mi-drisse, et un formidable ressac escaladant le quai au fond du port, lui aussi orienté N.E.

 Par bonheur l’ancre, qui rague inutilement depuis notre entrée, croche dans un obstacle (elle y est encore) 50 m avant l’issue fatale. Personne ne nous a vus. Eric met alors tranquillement à l’eau son annexe en bois et s’en va, godillant sereinement dans un clapot invraisemblable, chercher une remorque.

La tempête sévit encore deux jours avec une violence inaccoutumée et nous ne pouvons partir que le troisième  pour Cherbourg, où notre retard n’étonnera personne.

L’autorité maritime, bonne fille, car la voile et le skipper du Pen Duick n’étaient pas alors un sujet  d’admiration, eut la bonté de n’infliger à l’équipier qu’une punition plutôt symbolique, dont il s’honore aujourd’hui dans « la peau de bouc »  présentée à l’exposition Tabarly.

L’exemple du sang-froid et de l’efficacité d’Eric m’est souvent présent à l’esprit quand je franchis la barre d’Etel, sous les signaux frileux du sémaphore, avec la Coquille, mon vaillant petit canot breton. 


Daniel MONTEIL



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Eric, ce père adopté

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La vie maritime d’Eric n’avait aucun secret pour moi. Je dévorais le moindre article, connaissais par cœur son livre sur sa transat avec Pen Duick II, jubilais à chacune de ses innovations.

Initié très jeune à la voile, Eric emplissait ma vie d’ado, comblait mes rêves d’aventure.

20 ans en 1969. Course Saint Malo-Lorient. Nous arrivons troisième. Eric est sur le ponton, monte à notre bord et instaure une discussion animée. Je bois ses paroles, n’ose intervenir et savoure ces instants irréels. D’autres idolâtrent tel ou tel chanteur en vogue, moi c’est Eric que j’auréole et il est là. Le photographe d’un journal local passe et fixe ces moments (Je suis tout à gauche). Le lendemain, remise des prix. Eric est sur l’estrade, à la table d’honneur. Discours et cocktails, j’attends la fin pour m’approcher de lui le cœur battant, le ventre noué. Tapi parmi les convives qui l’entourent, je guette un instant de disponibilité pour l’accoster. J’ose. Face à lui, je lui dis toute l’importance qu’il représente pour moi et que je souhaite naviguer avec lui. Là, il vissa ses yeux couleur de mer au plus profond des miens. Une éternité de silence. La réponse fut brève : « 9 heures demain matin, ponton H ». Mon cœur explosait. La nuit fut blanche, jubilatoire. A 7 heures, j’étais au rendez-vous. Marée basse, en bas de l’échelle, trois Pen Duick côte à côte. Je me hasardais sur ces coques mythiques. Eric arriva avec sa bande, trapu et souriant. Au programme, convoyage de Pen Duick III vers la Trinité. Enthousiaste, je propose mes services, en particulier pour recevoir le gros sac à voile rouge qu’un équipier enlace de ses bras puissants, là haut sur le quai. En bas sur le pont, je lance, téméraire : « vas-y, envoie ». La masse prit de l’élan, arriva dans mes bras impuissants à la freiner et m’écrasa sur le plat-bord ! Démesure de ce poids, démesure de la circonférence des bras d’Eric, démesure de son agilité animale lorsqu’il escalade le grand mat à mains nus sans retenue de sécurité pour en vérifier la tête.

Eric décida d’aller déjeuner à terre avant d’appareiller. Nous envahissons une voiture vétuste encombrée d’accastillage. Boui-boui dont la chaleur de l’accueil compensait largement la simplicité des lieux. Crabe pour tous, comme d’habitude semble-t-il. Eric m’apprends que le meilleur, c’est la masse brune et molle nichée au fond de chaque côté de la carapace centrale. Leçon retenue et perpétuée depuis. Retour à bord. Nous appareillons, Eric à la barre. 3, 4 virements de bords. Un peu en retrait, j’observe le fonctionnement de cette équipe. A la fin de chaque manœuvre, chacun jette un regard furtif en arrière vers le Maître : son visage détendu, l’orchestration était bonne. Faciès renfrogné, pourrait mieux faire. Pas un éclat de voix, l’autorité naturelle est impressionnante, juste une aura.

Le bord va être long. Tout l’équipage se regroupe autour du cockpit. Eric entame le répertoire d’Edith Piaf ; « Mon bonheur à moi, c’est toi ….. » J’adhère, subjugué par autant de quiétude, de puissance tranquille. Les refrains sont largement repris.

Eric me passe la barre, un petit manche de bois assez rustique que je trouve assez difficile à tenir. Réglage du trimmer.

Nous contournons la pointe de Quiberon. Eric décide de passer au plus court. Virement de bord. Je suis au winch, pour border un grand génois. Je termine très essoufflé. Eric regarde ses amers. Deuxième virement immédiat. Je reprends la manivelle. Je donne tout. Impossible d’aller jusqu’au bout ; asphyxié, je cède ma place à une montagne de muscles. Eric frôle les cailloux, revire une troisième fois. J’assiste hagard à la manœuvre, exécutée sans la moindre plainte.

Eric fait partie de ces hommes qui ouvrent des sillages, qui forcent les préjugés avec pour seul outil la conviction, comme si tout cela était tout simplement naturel.

Il y a des pères génétiques, il y a des pères qu’on adopte. Pour moi, il est ancré dans ma généalogie. Il m’a aidé à construire ma vie. Reconnaissance infinie.

François Corrard, Pédiatre. Avril 2008



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J'ai un souvenir qui est resté gravé dans ma mémoire de gamin de 15 ans que je devais avoir à l'époque, et que je souhaite depuis votre mail ci-dessous vous raconter.

Eric rentrait à la Trinité d'une course ou il avait été "encore vainqueur", je ne me souviens plus l'année ( 1967 ? ) mais il me semble que c'était Pen Duick III.

Il s'est amarré au bout d'un des pontons dans le prolongement de l'actuel ponton visiteur et a voulu débarquer.

Comme il était évidemment attendu, il n'était pas seul sur le dit ponton... En fait, un nombre impressionnant de personnes s'engouffrait sur le ponton qui s'est donc fort logiquement trouvé en surcharge!

Les gens ont donc commencé à avoir les pieds dans l'eau, au début très peu, ce qui n'a pas empêché ceux qui étaient toujours sur le quai de désirer par dessus tout approcher Eric, le ponton s'est alors plus franchement enfoncé!

Il s'est alors passé quelque chose d'incroyable que je n'ai jamais revu depuis: les premières personnes qui étaient arrivés en bout de ponton, sous l'effet de la pression de ceux qui arrivaient derrière, n'ont pas pu garder les pieds sur le ponton et sont donc tombés à l'eau en nombre non négligeable! Je me souviens de cette scène hallucinante de tous ces gens équipés d'appareils photo qui nageaient à côté du ponton dans la liesse de l'événement et en plus tentaient de remonter sur le ponton..!!

Eric, sagement, a regagné son bord, estimant sans doute qu'il était prudent d'attendre un moment plus opportun pour débarquer!

Bien cordialement,

Joël SEBAUX



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Retranscription intégrale de la lettre qu’Henri Montagner (datée du 19 mai 2007), avait écrite suite à mon « appel à mémoire aux adhérents » que j’avais fait début 2007 et que j’avais appelé « Mémoire volatile ». Henri m’a donné cette lettre cet été après l’avoir lue lors d’un débat que j’avais organisé après la projection du film « Tabarly », au cinéma l’Atlantique à Préfailles.


Denis Löchen

« Suite à vos contacts avec Jacques Chigard et son courriel du 16 mai 2007, je prends contact avec vous pour vous faire part de deux entretiens que j’ai eus, entre autres, avec Eric Tabarly, mais qui m’ont profondément marqués, tant ils étaient, chacun à une époque différente, très prémonitoires.

Le premier concerne des propos échangés en 1941 alors que nous n’avions pas dix ans ce fut pratiquement le premier échange lorsque nous fîmes connaissance.

Je passais des vacances clandestines à Préfailles où Eric était réfugié, pour la durée de la guerre, avec sa famille dans une propriété appartenant à son grand Père.

Je ne connaissais pas grand-chose aux régates mais étais déjà attiré par les voiliers : Eric m’a fait part que son père possédait un yacht et qu’il faisait régulièrement, avant la guerre, des régates, notamment entre l’Angleterre et La Rochelle, ou la suprématie des anglais était incontestable et Eric en concevait un dépit à tel point qu’il m’a annoncé, sentencieux et convaincu, que lui, quand il serait grand, il battrait les anglais.

Le second entretien évoqué à été le dernier dialogue échangé avec Eric sur le ponton du port de l’Herbaudière à Noirmoutier, peu avant sa fin tragique.

Parlant de navigation, à côté de Pen Duick amarré au ponton visiteurs, il m’informe qu’il ne s’attachait jamais, ne voulant pas être entravé par un harnais et des filières et qu’il préférait, s’il lui arrivait de tomber à la mer, terminer sa vie en dix minutes une fois pour toutes.

Entre temps j’avais rencontré Eric de nombreuses fois à Préfailles ou il était devenu durant les vacances 1941, 1942, 1943 mon camarade de jeux.

Un jour il avait décidé de faire un radeau de fortune, sur la plage, un dimanche, jour de repos des ouvriers de l’organisation TODT qui construisaient des blockhaus le long du littoral pour le compte des Allemands.

Récupérant des flotteurs et des planches nous avions Eric, Olivier le fils du peintre en bâtiment et moi-même, édifié un engin flottant une espèce de radeau sans voile et sans moteur.

Nous avions convenu d’aller déjeuner en vitesse et de revenir ensuite mettre le radeau à l’eau pour faire une promenade en mer, nous avions tous moins de douze ans chacun et aucun n’avait conscience du danger.

Au moment de mettre le radeau à la mer, c’était la mi-marée, et nous commencions de nous écarter du rivage quand un soldat allemand, casqué et botté, armé d’un fusil, s’est élancé sur les rochers et nous a menacé de son arme en nous enjoignant de faire demi tour, ce qui fut fait de façon assez péteuse, mais le brave guerrier nous avait évité d’être emportés par la marée sur un esquif proprement ingouvernable.

Plus tard, lors de mes études à Angers, j’ai eu l’occasion d’être invité au manoir d’Avrillé en 1952 1953 ou il résidait chez ses parents. Eric ne participait pas aux soirées mais restait dans sa chambre à dessiner et à faire des aquarelles de bateaux de différentes époques avec une précision étonnante.

Il serait intéressant que quelque unes de ses œuvres, si elles ont survécues, soient mises en évidence dans le Pôle Eric Tabarly maintenant qu’elles portent une signature mondialement connue.

Je pense que ces quelques souvenirs auront de l’intérêt pour votre projet.

Sincèrement vôtre.


Henri Montagner



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On a souvent dit qu’Eric n’apprenait rien à ses équipiers en parlant. Pourtant il le faisait En Silence ….

J’ai eu le bonheur d’être à bord de Pen Duick VI  en février et mars 1977, moi le simple Plaisancier !!!

J’ai reçu une belle leçon. A bord il y avait Eric âgé de 46 ans, moi âgé de 42 ans et quelques "jeunots" qui faisaient leur service militaire : Philippe  Poupon, Titouan  Lamazou, Eric  Bourris, Philippe  Poisson, et d ‘autres (déjà de sacrés marins) ; tous furent adorables et indulgents avec  le plaisancier  que j’étais. Après 24 heures d’une tempête à force 11 dans le Golfe de Gascogne, racontée par Ph. Poupon dans la revue  << Au  Large >>, je me retrouvais seul à la barre dans une mer apaisée, mais encore agitée ; Eric est venu s’assoir à coté de moi, silencieux. Au  bout  d’un  quart  d’heure il  m’a posé une question : "on t’a donné le cap à suivre ? Étonné par la demande  j’ai répondu oui; alors le commentaire d’Eric fut  lapidaire : Ah  Bon (!!!!!) .J’ai compris que mon application était  insuffisante !!

Pas de conseil, le silence du Maitre était éloquent et j’ai modifié ma tenue de barre. Après un nouveau quart d’heure de silence, Eric est rentré dans le carré en me lançant : c’est bien,  continue comme ça. J’avais appris quelque  chose …… Et nous n’étions pas en course  ".

C’était , Eric  et  chaque  fois  que  je  suis  à  la  barre  de  mon  bateau  je  repense  à  cette  leçon …… 

Mon  regret  sera  toujours de ne pas  avoir accepté son invitation de venir le voir chez lui; j’avais  trop de respect  pour  sa  tranquillité pour m’imposer… Nos âges voisins nous rapprochaient et nos rencontres, par la suite, furent toujours chaleureuses empreintes de simplicité.

Il me reste les photos de cette aventure et le film "Un  Homme  Debout" que j’ai réalisé à cette occasion  qui passera peut-être à la Cité de la Voile.

Souvenirs, Souvenir … Amitiés

J.P. CHURET



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C’est une bonne idée de rassembler les souvenirs et émotions de ceux qui on côtoyé Eric Tabarly.

J'ai pu le rencontrer pour la première fois lors d'une conférence qu'il donna à Saint Omer un soir de brouillard de novembre 1967. L’assistance n'était pas du tout maritime, faite de membres du Rotary régional et d'invités. Eric raconta ses courses sur le II et le III, récent champion du RORC en classe 1, et ses projets, simplement et sans emphase. Il déclencha cependant l’hilarité dans la salle, et en fut surpris, lorsqu' il déclara que pour tester vraiment un nouveau bateau il fallait "un bon mauvais temps"...

Ce soir là j'obtins d’Eric Tabarly une dédicace de son livre "Victoire en solitaire", que j'avais pris avec moi. Vingt six ans après j’eus l’occasion, et la joie, de prêter ce livre à Jacques Pichavant, lorsqu'il entreprit la reconstruction de Pen Duick II à Pont Labbé en 1993. Il me le renvoya quelques mois plus tard, en me précisant aimablement combien il avait servi à la reconstitution des détails d'accastillage, et d'aménagements intérieurs.

Bien cordialement,

Max Odoux



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